Manifeste

Ce site internet puise son origine et sa pensée première dans ce texte de Baudelaire, concernant le dandysme : le neuvième chapitre du peintre de la vie moderne.

« L’homme riche, oisif, et qui, même blasé, n’a pas d’autre occupation que de
courir à la piste du bonheur ; l’homme élevé dans le luxe et accoutumé dès sa jeunesse
à l’obéissance des autres hommes, celui enfin qui n’a pas d’autre profession que
l’élégance, jouira toujours, dans tous les temps, d’une physionomie distincte, tout à fait
à part. Le dandysme est une institution vague, aussi bizarre que le duel ; très ancienne,
puisque César, Catilina, Alcibiade nous en fournissent des types éclatants ; très générale,
puisque Chateaubriand l’a trouvée dans le forêts et au bord des lacs du Nouveau-Monde.
Le dandysme, qui est une institution en dehors des lois, a des lois rigoureuses auxquelles
sont strictement soumis tous ses sujets, quelles que soient d’ailleurs la fougue et
l’indépendance de leur caractère. Les romanciers anglais ont, plus que les autres, cultivé
le roman de high life, et les Français qui, comme M. de Custine, ont voulu spécialement
écrire des romans d’amour, ont d’abord pris soin, et très judicieusement, de doter leurs
personnages de fortunes assez vastes pour payer sans hésitation toutes leurs fantaisies ;
ensuite ils les ont dispensés de toute profession. Ces êtres n’ont pas d’autre état que de
cultiver l’idée du beau dans leur personne, de satisfaire leurs passions, de sentir et de
penser. Ils possèdent ainsi, à leur gré et dans une vaste mesure, le temps et l’argent, sans
lesquels la fantaisie, réduite à l’état de rêverie passagère, ne peut guère se traduire en
action. Il est malheureusement bien vrai que, sans le loisir et l’argent, l’amour ne peut
être qu’une orgie de roturier ou l’accomplissement d’un devoir conjugal. Au lieu du
caprice brûlant ou rêveur, il devient une répugnante utilité.
Si je parle de l’amour à propos du dandysme, c’est que l’amour est l’occupation
naturelle des oisifs. Mais le dandy ne vise pas à l’amour comme but spécial. Si j’ai parlé
d’argent, c’est parce que l’argent est indispensable aux gens qui se font un culte de leurs
passions ; mais le dandy n’aspire pas à l’argent comme à une chose essentielle ; un crédit
indéfini pourrait lui suffire ; il abandonne cette grossière passion aux mortels vulgaires.
Le dandysme n’est même pas, comme beaucoup de personnes peu réfléchies paraissent
le croire, un goût immodéré de la toilette et de l’élégance matérielle. Ces choses ne sont
pour le parfait dandy qu’un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit. Aussi,
à ses yeux, épris avant tout de distinction, la perfection de la toilette consiste-t-elle dans
la simplicité absolue, qui est en effet la meilleure manière de se distinguer. Qu’est-ce
donc que cette passion qui, devenue doctrine, a fait des adeptes dominateurs, cette
institution non écrite qui a formé une caste si hautaine ? C’est avant tout le besoin ardent
de se faire une originalité, contenu dans les limites extérieures des convenances. C’est
une espèce de culte de soi-même, qui peut survivre à la recherche du bonheur à trouver
dans autrui, dans la femme, par exemple ; qui peut survivre même à tout ce qu’on appelle
les illusions. C’est le plaisir d’étonner et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être
étonné. Un dandy peut être un homme blasé, peut être un homme souffrant ; mais, dans
ce dernier cas, il sourira comme le Lacédémonien sous la morsure du renard.
On voit que, par de certains côtés, le dandysme confine au spiritualisme et au
stoïcisme. Mais un dandy ne peut jamais être un homme vulgaire. S’il commettait un
crime, il ne serait pas déchu peut-être ; mais si ce crime naissait d’une source triviale, le
déshonneur serait irréparable. Que le lecteur ne se scandalise pas de cette gravité dans
le frivole, et qu’il se souvienne qu’il y a une grandeur dans toutes les folies, une force
dans tous les excès. Etrange spiritualisme ! Pour ceux qui en sont à la fois les prêtres et
les victimes, toutes les conditions matérielles compliquées auxquelles ils se soumettent,
depuis la toilette irréprochable à toute heure du jour et de la nuit jusqu’aux tours les plus
périlleux du sport, ne sont qu’une gymnastique propre à fortifier la volonté et à discipliner
l’âme. En vérité, je n’avais pas tout à fait tort de considérer le dandysme comme une
espèce de religion. La règle monastique la plus rigoureuse, l’ordre irrésistible du Vieux
de la Montagne, qui commandait le suicide à ses disciples enivrés, n’étaient pas plus
despotiques ni plus obéis que cette doctrine de l’élégance et de l’originalité, qui impose,
elle aussi, à ses ambitieux et humbles sectaires, hommes souvent pleins de fougue, de
passion, de courage, d’énergie contenue, la terrible formule : Perinde ac cadaver !
Que ces hommes se fassent nommer raffinés, incroyables, beaux, lions ou dandies,
tous sont issus d’une même origine ; tous participent du même caractère d’opposition et
de révolte ; tous sont des représentants de ce qu’il y a de meilleur dans l’orgueil humain,
de ce besoin, trop rare chez ceux d’aujourd’hui, de combattre et de détruire la trivialité.
De là naît, chez les dandies, cette attitude hautaine de caste provoquante, même dans sa
froideur : Le dandysme apparaît surtout aux époques transitoires où la démocratie n’est
pas encore toute-puissante, où l’aristocratie n’est que partiellement chancelante et avilie.
Dans le trouble de ces époques quelques hommes déclassés, dégoûtés, désœuvrés, mais
tous riches de force native, peuvent concevoir le projet de fonder une espèce nouvelle
d’aristocratie, d’autant plus difficile à rompre qu’elle sera basée sur les facultés les plus
précieuses, les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le travail et l’argent ne
peuvent conférer. Le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences ; et
le type du dandy retrouvé par le voyageur dans l’Amérique du Nord n’infirme en aucune
façon cette idée : car rien n’empêche de supposer que les tribus que nous nommons
sauvages soient les débris de grandes civilisations disparues. Le dandysme est un soleil
couchant ; comme l’astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie.
Mais, hélas ! la marée montante de la démocratie, qui envahit tout et qui nivelle tout,
noie jour à jour ces derniers représentants de l’orgueil humain et verse des flots d’oubli
sur les traces de ces prodigieux mirmidons. Les dandies se font chez nous de plus en
plus rares, tandis que chez nos voisins, en Angleterre, l’état social et la constitution (la
vraie constitution, celle qui s’exprime par les mœurs) laisseront longtemps encore une
place aux héritiers de Sheridan, de Brummel et de Byron, si toutefois il s’en présente qui
en soient dignes.
Ce qui a pu paraître au lecteur une digression n’en est pas une, en vérité. Les
considérations et les rêveries morales qui surgissent des dessins d’un artiste sont, dans
beaucoup de cas, la meilleure traduction que le critique en puisse faire ; les suggestions
font partie d’une idée mère, et, en les montrant successivement, on peut la faire deviner.
Ai-je besoin de dire que M. G., quand il crayonne un de ses dandies sur le papier, lui
donne toujours son caractère historique, légendaire même, oserais-je dire, s’il n’était pas
question du temps présent et de choses considérées généralement comme folâtres ? C’est
bien là cette légèreté d’allures, cette certitude de manières, cette simplicité dans l’air de
domination, cette façon de porter un habit et de diriger un cheval, ces attitudes toujours
calmes mais révélant la force, qui nous font penser, quand notre regard découvre un de
ces êtres privilégiés en qui le joli et le redoutable se confondent si mystérieusement :
« Voilà peut-être un homme riche, mais plus certainement un Hercule sans emploi. »
Le caractère de beauté du dandy consiste surtout dans l’air froid qui vient
de l’inébranlable résolution de ne pas être ému ; on dirait un feu latent qui se fait
deviner, qui pourrait mais qui ne veut pas rayonner. C’est ce qui est, dans ces images,
parfaitement exprimé. »

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